Tu ne peux pas comprendre tu n’as pas d’enfant

Je n’ai pas d’enfant. J’ai presque 27 ans et je fréquente de plus en plus de (jeunes) parents de part mon entourage familial, professionnel et amical. J’entends parler d’enfants, de bébés et de parentalité tous les jours et cela ne me dérange pas.

En revanche, très souvent à travers les conversations que j’entretiens avec tous ces parents, j’ai l’impression qu’on me fait comprendre que je ne suis pas à la hauteur en tant qu’adulte ou en tant que femme, face à eux qui semblent avoir atteint « toutes les étapes importantes de la vie ». Et pour illustrer mes propos, je vous citerai deux phrases qu’on m’adresse très régulièrement  : « Tu ne peux pas comprendre, tu n’as pas d’enfant. » et « Tu verras quand tu auras des enfants ».

Ce sont des petites phrases anodines, finalisant souvent les échanges verbaux et qui sont énoncées machinalement, mais qui peuvent faire l’effet d’une douche froide pour ceux à qui elles sont adressées. Ces quelques mots, généralement prononcés pour se donner raison et se justifier, sont riches de sous-entendus, de jugements et de critiques. Sont ainsi remis en question notre expérience, nos accomplissements, notre parcours dans la vie d’adulte, et souvent lorsqu’on est une femme notre propre identité sexuelle.

« Tu ne peux pas comprendre tu n’as pas d’enfants. »

Alors oui, c’est vrai, je n’ai pas d’enfants, et je ne vis pas toutes ces responsabilités parentales quotidiennes : changer, laver, habiller, nourrir, border, consoler, punir, surveiller, soigner etc. Je n’ai pas non plus à subir toutes ces pressions supplémentaires imposées dans notre société comme : être une mère parfaite, être toujours à la hauteur, tout en essayant d’être épanouie dans sa vie d’adulte, sa vie professionnelle et sa vie relationnelle… Je n’ai, lorsque je rentre du travail, qu’à me soucier de mon chat (qui se gère très bien seul) et de moi-même.

Peut-être, en effet, que certains détails ne m’apparaissent pas clairement. Mais j’ai tout de même la capacité, comme tous les êtres humains de me mettre à la place des autres, même si je ne traverse pas la même chose qu’eux. J’ai parfois l’impression qu’on me prend pour un robot dénué d’empathie et vide de connaissance sur la vie en général. Pas la peine de m’expliquer combien j’ai de la chance en rentrant chez moi de n’avoir rien d’autre à gérer que mes petites affaires personnelles. C’est lassant et c’est culpabilisant !

Dans la catégorie des « tu ne peux pas comprendre », on m’a aussi plusieurs fois fait remarquer que je ne pouvais pas comprendre l’amour infini que pouvait éprouver un père ou une mère pour sa progéniture. C’est très vexant de recevoir ce genre de réflexion en pleine figure, car cela insinue qu’une personne n’ayant pas d’enfant n’est pas capable d’aimer ou ne connaîtra jamais un amour aussi intense que celui-ci. Heureusement que les enfants ne sont pas les uniques objets d’amour dans la vie ! Et surtout, aimer son enfant, n’est pas une excuse à tout !

Par exemple, en tant qu’enseignante je blâme (et c’est mon droit) certains parents qui donnent sans cesse raison à leur enfant sans chercher à comprendre la situation. On a essayé de m’expliquer que l’amour éprouvé en tant que parent transcendait tout et ne permettait pas aux concernés d’être rationnels quand il s’agissait de leur enfant. Cette explication semblait être un argument valable pour justifier le comportement parfois inadapté de ces parents. Je ne doute absolument de la sincérité de leur amour inconditionnel pour leur fille ou leur fils. Mais pour ma part, j’ai été éduquée par des parents qui bien que m’aimant énormément, et bien que m’ayant toujours fait confiance et écoutée, ont su prendre du recul sur ma parole et m’ont appris à me remettre en question.

Admettre les tords de son enfant, ce n’est pas moins l’aimer, c’est simplement accepter que même si à nos yeux il est un demi-dieu, il n’en reste pas moins humain : il fait des erreurs et des bêtises, il faut parfois le corriger et lui transmettre certaines valeurs pour lui permettre de s’améliorer. Il s’agit donc pour résumer de l’éduquer (en lui apportant tout l’amour dont il a besoin, cela va de soi).

Alors en effet, dans de nombreux cas je ne peux pas comprendre le comportement et les réactions de ces parents. Mais ça n’a rien à voir avec le fait d’avoir des enfants ou non, il s’agit plutôt d’avoir des valeurs différentes.

« Tu verras quand tu auras des enfants »

À propos d’éducation, lorsqu’on n’est pas parent, on nous fait clairement comprendre qu’on n’a aucune légitimité à avoir une opinion en la matière, en justifiant notre manque d’expérience évident sur les enfants. En ce qui me concerne, j’ai déjà acquis un certain nombre de compétences et de connaissances à travers mes expériences professionnelles en lien avec les enfants (professeur des écoles, infirmière et étudiante en maternité, en crèche et en pédiatrie) et durant mon enfance, en tant qu’aînée d’une famille nombreuse.

Et ce qui est incroyable c’est que je me sente souvent obligée de me justifier auprès de mes interlocuteurs alors qu’en fait, même si je n’y connaissais rien en matière d’enfants, j’ai le droit d’avoir un avis sur l’éducation et la parentalité ! En effet, je n’ai pas besoin de me reproduire pour savoir que j’ai des principes et des valeurs que je souhaite appliquer dans tous les domaines de ma vie (et donc auprès de mes éventuels futurs enfants).

Et je ne vois pas ce qu’il y a de mal à avoir des principes et une vision de l’éducation ! Je n’ai encore jamais connu de parents parfaits, donc je ne vois pas pourquoi certains parents cherchent à tout prix à changer ma perception de l’éducation, alors qu’ils ne sont pourtant pas plus légitimes que moi : ils ont fait des choix qui leur semblaient justes et qui leur ont permis d’évoluer mais pour autant leurs décisions en matière d’éducation ne sont pas forcément les meilleures ! Et oui, peut-être que lorsque j’aurais des enfants, je changerais complètement d’avis et mais seulement là j’admettrais m’être trompée.

Bien entendu, je peux comprendre que dans certains contextes, un parent puisse se sentir jugé, et qu’il devienne alors très facile et de bonne guerre de rembarrer son interlocuteur en lui faisant remarquer qu’il n’a pas d’enfants. Mais ça reste tout de même un coup bas.

Priorité aux parents

Avant de travailler à l’éducation nationale, j’ai été dans la grande distribution puis dans le domaine hospitalier. Cela nécessitait parfois de travailler les week-end, les jours fériés, durant les événements religieux et certains de mes cadres m’ont clairement expliqué que je n’avais rien à dire sur mes horaires de travail ou sur mes dates de congés payés car je n’avais pas d’enfant (et donc implicitement aucune obligation familiale).

Je me souviens également en discutant avec les collègues, entendre quelques un d’entre eux estimer être prioritaires sur les fêtes de Noël et sur les vacances car ils avaient des enfants !

Alors évidemment, que je n’aspirais pas à obtenir tous les congés demandés, à fêter chaque année les fêtes de Noël et avoir tous mes week-end . Je comprends tout à fait être obligée de faire des sacrifices, comme tous le monde. Mais j’ai souvent eu le sentiment que pour grand nombre d’entre eux, avoir une famille ça se définissait essentiellement par le fait d’avoir des enfants. Autrement, notre vie personnelle et familiale ne semblait pas être digne d’intérêt et pouvait donc passer au second plan. Sauf exception, on a tous envie de passer les événements importants auprès des gens qu’on aime (famille ou ami), ne pas avoir de progéniture ne rend pas notre vie moins importante.

L’accouchement : cette étape de la vie qui fait de toi une vraie femme (ou pas !)

Il y a quelques semaines, on m’a très explicitement dit, en plaisantant, que je n’avais pas encore connu la grossesse et que donc je n’avais pas accompli toutes les étapes de la vie d’une vraie femme car je ne connaissais pas la douleur de l’accouchement. J’ai été assez surprise car en matière de douleur, je pense quand même avoir un petit aperçu de ce qui m’attend, ne serait-ce qu’à travers la période menstruelle et je ne cautionne pas cette impression qu’on en fait un rite de passage dans la vie d’une femme.

Ensuite, je crois qu’on ne se rend pas compte à quel point cela peut être violent de recevoir une remarque pareille : on ne sait pas qui on a en face de soi, ni même comment il se positionne par rapport à la parentalité. Les gens n’ont pas tous envie de faire des bébés, et certaines personnes ont des difficultés à en concevoir, c’est cruel de leur rappeler ! Et ce raisonnement est absurde car la grossesse et l’accouchement ce ne sont pas les réponses ultimes à la parentalité : il y a d’autres manières d’être parents !

De plus, sous-entendre qu’une femme n’est pas accomplie tant qu’elle n’a pas vécu la maternité, c’est sous entendre qu’elle n’est pas entière ou qu’elle n’est pas une vraie femme : une fois encore il s’agit de remarques très violentes pour celles qui les reçoivent. J’insiste sur le fait que c’est violent car moi qui n’ai même pas trente ans, je le vis systématiquement comme une agression. Je n’imagine même pas ce que peuvent endurer les femmes qui ont choisi de ne pas avoir d’enfant.

Un statut de femme indissociable du statut de mère ?

La décision de ne pas avoir d’enfant en tant que femme est encore un choix très difficile à comprendre pour la majorité des gens. On part souvent du principe que le corps de la femme a été conçu pour la maternité et que cela fait partie de ses instincts que de procréer, tandis que cette pression est quasiment inexistante chez les hommes (bien qu’ils aient des organes reproducteurs eux aussi !) Je ne pense pas être la personne la mieux positionnée pour parler de ce sujet mais je pense pouvoir affirmer avec certitude que les femmes qui décident de ne pas vouloir d’enfants ont eu une vraie réflexion sur le sujet et sont assez matures et responsables pour prendre leurs décisions, seules. Pas la peine donc, de remettre leur jugement en question ou de les infantiliser en pensant mieux savoir ce qui est bon pour elles !

Cet article est terminé et ces dernières phrases feront office de conclusion. Il m’a fallu plusieurs semaines pour le rédiger, je l’ai modifié de nombreuses fois et je pourrais encore le faire car j’ai beaucoup de choses à dire et que ce sujet me tient énormément à cœur. J’espère que certaines personnes se reconnaîtront dans mon article et que d’autres se rendront compte de l’impact de leurs « innocentes petites » remarques.

3 comments

  1. Emmanuelle CM says:

    Ton article est très intéressant. Je rejoints ta réflexion sur le sujet. Certaines personnes ne se rendent pas compte que des remarques dîtes spontanément peuvent pourtant être très blessantes pour la personne en face. Dans un tout autre registre, c’est pareil pour les gens qui disent des remarques du type “Mais tu arrives à occuper tes journées?”, “Mais toi tu as le temps…” à une personne qui ne travaille pas à l’instant donné (alors que ce n’est pas parce qu’à une période de ta vie tu n’as pas d’emploi que tu ne fais rien). C’est bien pénible !
    Pour en revenir au sujet de ton article, je suis d’accord avec toi sur les autres points également comme le fait d’aimer son enfant évidemment mais aussi de l’éduquer, ce qui inclut de ne pas forcément toujours être d’accord, de parfois devoir le reprendre.
    PS : Je pense que ton blog va me plaire, j’aime les sujets que tu traites et la façon que tu as de les aborder.

    • Olivia Ladybird says:

      Alala, je comprends totalement ce que tu veux dire car ma maman a été mère au foyer pendant quelques années et elle a du supporter des remarques dans ce genre très souvent…

      Je suis contente que les sujets de mon blog de plaise, le tiens aussi me plaît bien 🙂

  2. yasmine D. says:

    Que je te comprends, je n’ai pas d’enfants et je l’assume complètement. Je pense comme toi que l’amour qu’on porte à un enfant ne se mesure pas à savoir si on est père ou mère. Surtout avec toutes les histoires qu’on entend. Les gens trouveront toujours une raison pour juger qu’on est des enfants ou pas.

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