Les aventures sexistes de Lily – #01 Le harcèlement


Je vous présente la mini-série “Les aventures sexistes de Lily” qui regroupe divers témoignages scénarisés portant sur le sexisme ordinaire. Par soucis d’anonymat, les récits mettront en scène le personnage de Lily, une jeune femme dans la vingtaine. Lily est donc un personnage fictif mais les expériences qu’elle vit sont très loin de l’être et constituent le recueil de nombreux témoignages d’amis, de collègues, de connaissances, et de quelques expériences personnelles.  Le but de ce projet est de sensibiliser les lectrices et lecteurs au sexisme omniprésent dans la vie des femmes, en espérant que celui-ci ne soit plus ignoré ou justifié. Cette semaine, voici donc le premier chapitre : le harcèlement. Bonne lecture !


 

J’ai 19 ans, je suis une étudiante plutôt coquette, j’apprécie qu’on me trouve jolie et j’aime plaire. Quand un garçon m’accoste dans la rue, je le prends comme un compliment : je n’ai jamais eu de réflexion désagréable et mes interactions sont très courtoises avec ces hommes qui respectent toujours mon espace et mon intimité dans la rue. Par exemple, une fois, un inconnu m’a demandé timidement mon numéro de téléphone, j’ai refusé poliment et nous avons continué tranquillement notre chemin. Une autre fois, un homme de la soixantaine m’a adressé une chanson sur un quai de métro, et ça m’a fait plutôt rire !

On commence tout juste à parler du phénomène de harcèlement de rue et cela m’agace. Je trouve que le terme est exagéré et que les réactions de ces femmes (féministes ? ) sont un peu excessives. Ce qu’elles jugent comme des cas de harcèlement ne sont, selon moi, que de simples compliments, parfois peut-être un peu maladroits, mais qui ne sont pas si désagréables ! Oui les hommes qui nous sifflent dans la rue sont des gros lourds, mais pas au point que je le prenne comme une agression sur ma personne et cela ne me semble pas constituer un problème de société.

Alors c’est vrai, il y a aussi des agressions verbales et des insultes. Mais bon, moi qui aie toujours su me montrer polie et souriante quand on m’abordait dans l’espace publique, je n’ai jamais eu le moindre soucis. Peut-être aussi qu’on a là un manque d’effort de communication autant de la part des hommes que des femmes ?

Aujourd’hui, je sors de la fac en étant assez énervée : je viens de me disputer avec un copain sur un sujet quelconque. Je suis en colère et je trace mon chemin pour rentrer chez moi. Un mec m’aborde dans la rue : « Eh mademoiselle t’es mignonne avec ta jupe » Il y a du monde, je n’ai pas la patience de m’arrêter pour lui parler, je jette un coup d’œil, mais je ne réponds pas et je continue de marcher. Cet inconnu est le dernier de mes soucis : je pense encore à la dispute avec mon ami. Il insiste : « Eh mademoiselle, je te parle ! » Je ne m’arrête pas et je regarde droit devant moi. Il s’énerve, me rattrape, se place devant moi, pose violemment ses mains sur mes épaules en me tenant et me parle avec agressivité « Je te parle ! Tu me réponds et tu me dis merci ! »

La peur m’envahit immédiatement, je ne suis pas seule dans la rue, et même si les gens autour de moi semblent ignorer ce qu’il se passe, je suis un peu rassurée, alors je me dégage de son emprise et je ne sais même plus si je prononce la moindre phrase. Je me souviens simplement que tout s’est passé très vite, je me suis libérée, mon cœur battait fort, j’ai marché encore plus rapidement, j’ai retenu ma respiration et je n’ai repris mon souffle qu’en arrivant dans le métro.

J’ai enfin pris le temps d’analyser ce qu’il s’était passé : cet homme m’a reproché mon manque d’éducation car je ne lui avais pas répondu alors qu’il était venu m’importuner en pleine rue, sans que je n’émette le moindre signe indiquant une éventuelle ouverture à la discussion. Il a réagi violemment, il a crié et m’a engueulée comme si j’étais une petite fille qui avait fait une bêtise. Que dois-je en conclure ? Si je ne réponds pas à l’interpellation d’un gars dans la rue, je prends le risque de le heurter et de me faire agresser ou de me faire insulter en représailles. Je me sens alors piégée : jusqu’à maintenant j’avais toujours décidé par moi-même de répondre positivement aux remarques inadéquates de parfaits inconnus dans des lieux publiques. C’était mon choix, et je ne me sentais obligée de rien. Désormais je sais que si je choisis de ne pas répondre aux avances d’un homme, voire de l’ignorer, je prends aussi le risque de me faire insulter, engueuler, violenter ou pire.

Je n’ai plus envie de répondre à ces types qui m’abordent dans la rue. Ils me lassent et je n’ai ni assez de temps ni assez d’énergie pour ces choses là. Je suis également très refroidie par mon expérience précédente et les suivantes ne sont pas mieux.

Les hommes n’apprécient décidément pas qu’on ignore leurs soi-disant compliments : j’entends de nombreuses insultes mêlées à une évidente frustration. Certains sont très insistants et je suis obligée de me montrer autoritaire pour qu’on me laisse tranquille. Je suis sur la défensive : fréquenter les lieux publiques devient pénible et j’ai de moins en moins envie de me balader seule en ville.

Le terme harcèlement de rue prend tout son sens.

6 comments

  1. Emmanuelle CM says:

    Ton article est très intéressant. J’apprécie la manière dont tu as amené les choses. On voit le cheminement qui peut se passer chez toute femme face à de telles situations. Bien sûr, il ne faut pas prendre tout contact d’un homme envers une femme comme une agression. Par contre, il est vrai que certaines situations engendrent un réel sentiment de malaise voire bien pire dans certains cas. Ton écrit le montre bien. C’est un sujet qui reste malheureusement d’actualité.

  2. Nour SHM says:

    Superbe article comme celui que j’ai lu précédemment.
    Il est vrai que le harcèlement de rue est une question de point de vue finalement. Je me souviens avoir eu cette conversation des dizaines de fois avec des hommes et d’après leurs dires, ils rêveraient d’être accostés et complimentés par des femmes dans la rue. Ils pensent que c’est flatteur et ne voient pas le mal. Ils n’ont pas conscience que ces “compliments” reviennent chaque jour et que ça peut devenir lourd.
    Certains pensent aussi que c’est normal d’aborder une fille en jupe car après tout elle l’a cherché non ?! Ben non, elle s’est habillée pour elle même par pour vous.
    Cependant, on peut imaginer la gêne et la frustration d’un homme qui a osé se lancer et faire un compliment pour finalement être snobé.
    Est-ce que tout le problème, ne vient pas du manque d’empathie dont nous faisons tous cruellement preuve ?

  3. yasmine D. says:

    Ton histoire est tellement réaliste malheureusement. Devoir faire attention à tout, se plier même si ce n’est pas dans notre caractère juste pour être en sécurité c’est ridicule et pourtant. Est-ce que c’était simplement un merci qu’il voudrait probablement pas; si tu avais répondu ça aurait été la même chose. Tu as bien fait malgré la ta frayeur.

  4. Farah says:

    Hésiter entre l’ignorance au risque de se faire insulter (au mieux), ou la vague politesse qui pourrait être prise comme autant d’invitation à continuer… le dilemme impossible… merci pour ce récit poignant et qui nous parle à toutes.

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