Les aventures sexistes de Lily – #05 Male tears

Je vous présente la mini-série “Les aventures sexistes de Lily” qui regroupe divers témoignages scénarisés portant sur le sexisme ordinaire. Par soucis d’anonymat, les récits mettront en scène le personnage de Lily, une jeune femme dans la vingtaine. Lily est donc un personnage fictif mais les expériences qu’elle vit sont très loin de l’être et constituent le recueil de nombreux témoignages d’amis, de collègues, de connaissances, et de quelques expériences personnelles.  Le but de ce projet est de sensibiliser les lectrices et lecteurs au sexisme omniprésent dans la vie des femmes, en espérant que celui-ci ne soit plus ignoré ou justifié. Cette semaine, voici le cinquième chapitre : Male tears. Bonne lecture !

Si jamais vous avez manqué le chapitre 4 : Métiers sexualisés, cliquez-ici !

Je passe la soirée chez un ami qui vit à quelques minutes de chez moi. On veille un peu et au moment de partir je lui demande s’il peut me raccompagner chez moi car je ne suis pas très sereine à l’idée de rentrer toute seule. Il accepte sans problème. Quand on arrive devant chez moi, nous discutons un peu :

« Merci d’avoir pris la peine de venir avec moi, bien que cela te prenne quelques minutes de marche » Je lui dis.

Il me répond : « Ça ne m’a absolument pas dérangé même si tu ne risquais franchement pas grand chose à rentrer seule. On vit tout de même dans une petite ville très calme ! »

« Pas si calme que ça, je lui explique. A la gare , je ne suis jamais très rassurée car j’ai plusieurs fois été accostée très lourdement par des hommes qui traînaient près du quai. J’ai toujours peur que ça aille plus loin que de simples interpellations, tu comprends bien que je n’ai donc pas envie de me balader seule. »

Visiblement agacé par mes propos, mon ami me rétorque : « Et moi alors ? Je prends le même risque que toi à retourner seul dans ma maison à cette heure de la nuit. »

Je suis très surprise de sa réaction. Je lui rappelle : « Certes, mais la probabilité est quand même relativement faible qu’en tant qu’homme tu te fasses emmerder par des femmes qui cherchent à te choper… »

Il s’énerve : « J’en ai marre d’entendre toujours ces histoires de harcèlement de rue, les femmes n’ont pas le monopole de la prise de risque dans la rue. Elles se plaignent de simples interpellations ou insultes alors qu’il y a des hommes, qui se font racketter, qu’on n’en parle pas et que c’est bien plus grave. »

Il ajoute : « Il y a autant, voire plus, de danger pour un homme que pour une femme. Vous au moins, vous ne vous faites pas encercler par plusieurs mecs pour vous faire tabasser. »

Cette fois-ci, il m’a mise en colère : « Attends là t’es en train de me dire que les femmes ne subissent aucune violence ? Alors, premièrement, une femme peut se faire agresser pour vol autant qu’un homme, ça n’a rien à voir avec son sexe.  Et en plus, je te parle pas des violences dans l’espace publique en général, je te parle des violences dans l’espace publique lorsqu’on est une femme.  Quand t’es de sexe féminin et que tu te balades seule en ville en plein milieu de la nuit, tu n’as pas seulement peur de te faire insulter. Ne t’inquiète pas, on a l’habitude des injures, des « salope » et des « sale pute ». Mais après les agressions verbales, ça ne s’arrête pas forcément là. On craint aussi, de se faire tripoter sans notre consentement, d’être suivies, d’être attrapées et voire même violées.  Peut-être que ça n’est toujours pas assez agressif pour toi, le viol ? »

Il réplique : « Si bien sûr que c’est grave. Mais moi, j’ai peur dans la rue de me faire tabasser autant que toi de te faire violer, c’est la même chose et c’est juste une histoire de pas de bol. On peut tomber sur des individus qui ont des mauvaises intentions et c’est comme ça. On devrait pas estimer que l’un est plus grave que l’autre »

Je suis fatiguée de ce débat sans fin, mon camarade campe sur ses positions et moi sur les miennes, je conclue : « En fait là on parle de deux sujets différents qui ne sont selon moi pas en lien. Oui certes, en tant qu’être humain tu peux tomber sur d’autres êtres humains mal intentionnés qui chercheront à te causer du tord. Moi je t’explique qu’en tant que femme, je vais rencontrer des gens qui s’en prendront à moi du fait de mon sexe. Parce que dans leur raisonnement, une femme qui se balade seule en pleine rue dans la nuit est une proie facile. Et ça tu ne le vivras jamais car tu es un homme. Personne ne t’a jamais insulté car tu refusais de donner ton numéro ou parce que ta tenue vestimentaire était soit disant trop aguicheuse. Personne ne t’a jamais bloqué dans une petite ruelle pour te mettre une main aux fesses. Et même si certains hommes sont victimes de violences sexuelles, il est probablement rare que tu n’aies à en subir un jour et tant mieux pour toi. »

La conversation s’est terminée ainsi, celle-ci nous a tous les deux refroidi, on a progressivement arrêté de se voir et nous ne nous parlons plus qu’occasionnellement.

Se voiler la face et estimer que le sexisme n’est pas un vrai problème, c’est empêcher de trouver des solutions. Le sexisme ne concerne pas que les femmes, il concerne tout le monde, mais les femmes en sont les principales victimes. Les hommes ont pourtant un rôle énorme à jouer dans la cause féministe : si pour commencer, tous les hommes faisaient l’effort d’être à l’écoute et de comprendre les différents concepts qu’on essaye de développer, cela permettrait d’apporter un regard nouveau sur les nombreux clichés inculqués depuis la naissance. S’ils prenaient ne serait-ce un peu au sérieux les féministes plutôt que de les ridiculiser et de répéter sans cesse que les causes qu’elles défendent ne sont pas importantes, peut-être que les choses évolueraient un peu. Peut-être que les agresseurs ne se permettraient plus aussi aisément d’accabler les femmes qui sont seules et vulnérables dans les espaces publiques.

C’est un peu comme quand on fait remarquer à une féministe qu’il y a tout de même bien plus important dans le monde que de vouloir abolir le sexisme, surtout quand on vit dans un pays où les femmes sont relativement bien traitées et qu’elles sont libres. Alors c’est vrai, nos ancêtres ont obtenu pour nous des droits qui nous permettent de nous rapprocher des libertés dont jouissent les hommes. Mais dans la réalité, il y a encore de nombreuses libertés qui sont certes retranscrites dans des documents législatifs, mais qui ne sont pas appliquées dans la vraie vie. Par exemple, quelque soit l’endroit, une femme ne peut pas sortir de chez en elle en pleine nuit sans avoir peur de se faire agresser sexuellement. Et même si elle a le droit de sortir en ville, seule, à deux heures du matin, elle sait que si elle le fait elle prend le risque qu’on lui rappelle que ça n’est qu’un droit hypothétique et qu’elle n’est pas à l’abri d’agression sexiste. Et ça n’est pas jouir d’une liberté si on ne peut pas l’appliquer dans sa propre vie, malgré le fait qu’on est tout autant légitime qu’un homme. Et je suis d’accord avec le fait qu’il y a plein d’autres problèmes très graves dans notre monde : la famine, les guerres, les catastrophes naturelles, l’esclavage, la maladie, la pollution etc ; toutes ces causes méritent d’être défendues et de nombreuses me tiennent à cœur. Mais au même titre, l’égalité entre les êtres humains, et donc entre les sexes, est primordial si on souhaite vivre en harmonie sur Terre et perpétuer l’espèce. On a donc encore du chemin à faire pour atteindre cette égalité.

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