Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière

“Sorcière sorcière prends garde à ton derrière.” 

Cette phrase résonnait dans la tête d’Iris, sans qu’elle ne puisse rien contrôler. Cela lui faisait l’effet d’un marteau-piqueur : “Sorcière sorcière prends garde à ton derrière”. 

Tandis qu’elle finissait de cuisiner son déjeuner, elle hésitait à rajouter un peu de beurre dans sa soupe de potiron. Une soupe de potiron ? Pas très original, pour une sorcière, mais largement explicable par un mois d’octobre bien installé, et le désir de la jeune femme de ne consommer que des fruits saisonniers et qui plus est, issus de son potager ! 

“Sorcière sorcière…” 

“Et puis zut, avec du beurre c’est meilleur ! “ 

“Prends garde à ton derrière !”

Aussitôt le produit du démon introduit dans la soupe, Iris regretta d’être aussi faible et se promit de faire au moins vingt minutes de sport intensif pour rattraper tout ça. Elle avait beau assumer son statut de sorcière indépendante et fière, les diktats de la minceur avaient une influence bien plus puissante sur elle qu’elle n’osait se l’avouer et étaient bien les seuls qui l’empêchaient de se sentir totalement libre. Quelle allure aurait-elle avec un fessier débordant de graisse de part et d’autre de son balai ? 

“Ridicule…” 

Elle n’avait pourtant plus peur de se cacher, des milliers de femmes, revendiquaient l’acceptation de soi et du corps, la beauté féminine sous toute ses formes. Elle avait beau assumer la quasi-totalité de ce qu’elle était, certains aspects étaient bien plus difficiles à accepter. 

Cinq pompes

Elle repensait à sa mère qui lui expliquait : “N’oublie pas, si tu ne veux pas finir rejetée de la société, il y a des choses que tu dois éviter de montrer : lisse tes cheveux, maquille toi, cache ton acné, reste mince”

Dix squats

 “Quand tu vieilliras, fais comme tout le monde : enfante, accepte de dépendre de ton mari et aies l’air plus bête que lui, ou tu finiras sur le bûcher”

Quinze tractions 

“Apprends à cuisiner, ne sois pas trop originale et lutte contre les rides. Si tu respectes bien toutes ces règles, tu ne craindras rien des humains. Tu auras l’air d’une bonne petite femme, épouse ou mère, et personne ne se doutera que derrière cette jolie frimousse se cache une véritable sorcière.” 

Vingt sauts à la corde

La sueur dégoulinait de son front. “Ne te montre jamais dans cet état, tu pourrais faire fuir les hommes.”

Une bonne douche. 

La jeune femme essuyait ses jambes, quelques poils perçant sa peau asséchée : “Rase tout ça” 

Iris pensait à sa mère… femme soumise ou sorcière refoulée… Elle était assurément à côté de la plaque, mais pouvait-on vraiment la blâmer, elle qui avait vécu toute sa vie frustrée et apeurée qu’on découvre son identité ? 

Si sa mère avait su, se dit Iris, qu’elle n’était simplement qu’une femme parmi d’autre femmes, ensemble assez fortes pour vivre pleinement celles qu’elles sont vraiment… 

Iris, pris furtivement son rasoir et se dépêcha de retirer le duvet disgracieux de ses jambes. Elle avait honte d’avoir fait ça, mais c’était plus fort qu’elle, elle n’était pas encore prête à exhiber ses mollets au naturel. “Et si jamais on la comparait aux poils de son balai ?” 

 “Forte je le suis certes, et plus jamais seule. Mais pas encore assez puissante pour me libérer de mes chaînes patriarcales.”

3 comments

  1. Gragorore says:

    Bonjour Olivia, j’ai bien aimé cette histoire de sorcière, une façon originale de parler d’aborder le sujet ! Le passage “les pompes, les squats” en particulier, j’en ai ri !

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