Les aventures sexistes de Lily – #02 La gifle

Je vous présente la mini-série “Les aventures sexistes de Lily” qui regroupe divers témoignages scénarisés portant sur le sexisme ordinaire. Par soucis d’anonymat, les récits mettront en scène le personnage de Lily, une jeune femme dans la vingtaine. Lily est donc un personnage fictif mais les expériences qu’elle vit sont très loin de l’être et constituent le recueil de nombreux témoignages d’amis, de collègues, de connaissances, et de quelques expériences personnelles.  Le but de ce projet est de sensibiliser les lectrices et lecteurs au sexisme omniprésent dans la vie des femmes, en espérant que celui-ci ne soit plus ignoré ou justifié. Cette semaine, voici le second chapitre : la gifle. Bonne lecture !

Si jamais vous avez manqué le chapitre 1 : Le harcèlement, cliquez-ici !

Je me rends compte que ça a commencé dès la cours de récréation. J’ai 13 ans, je suis en 4ème et je suis le genre « intello maigrichonne qui ne se fait pas trop remarquer » . J’ai une amie, Amandine, on s’entend bien et je passe les récréations avec elle. J’ai un sac à dos avec une petite pochette à l’avant dans laquelle je range toutes mes serviettes hygiéniques et tampons. Je pense que la grande majorité des adolescentes de mon âge range leur protections intimes dans la même pochette de leur sac, car c’est le plus pratique. Les garçons aussi le savent. Un collégien en particulier, Julien, trouve très amusant d’ouvrir ces fameuses pochettes pendant que les collégiennes ont le dos tourné et de les vider en jetant les tampons et serviettes dans toutes la cours de récréation. C’est un garçon très populaire : il est cool, il a beaucoup de copains et les filles le trouvent beau, donc personne n’ose rien lui dire.

Un jour, alors qu’il pleut, c’est mon tour de subir cette farce : j’entends ce Julien rire bêtement avec ses copains et brandir mes serviettes hygiéniques comme un trophée. Je me sens humiliée, et je suis en colère. Mais je ne dis trop rien, je ne voudrais pas aggraver la situation. Il les balance par terre et s’en va déranger une autre fille. Je ramasse mes serviettes hygiéniques le plus rapidement possible, elles sont pleines de boue, donc je les jette dans la poubelle.

Lors d’une récréation suivante, je discute tranquillement avec Amandine, adossée contre un mur. Je vois Julien s’approcher de nous avec ses potes en rigolant. Je suis méfiante et encore en colère pour ce qu’il m’a fait récemment. Il se glisse discrètement derrière Amandine et commence à fouiller dans son sac. Je ne réfléchis pas avant de réagir, c’est plus fort que moi, j’interviens en criant : « Non ne fais pas ça ! T’es vraiment un con de fouiller dans les sacs ! » Je regrette déjà de l’avoir insulté, car ça n’est pas mon genre de traiter mes camarades et parce que je sais qu’il ne laissera pas passer cet affront.

Il me regarde, sans surprise, s’approche de moi, ne prononce pas le moindre mot et son visage n’affiche aucune expression. Quand il est suffisamment proche, il me décoche une énorme gifle et rejoint son groupe de copains. Je suis totalement abasourdie : la douleur est assez forte, mais je ne pleure pas, je ne parle pas, je reste tétanisée et je n’ose même pas regarder mon amie. Celle-ci me dit : « T’aurais pas du lui parler, de toutes façons je n’ai pas mes règles, et il n’y a rien dans ma pochette qu’il aurait pu balancer »

Ce Julien ne s’attaque pas à n’importe quel collégien, il choisit délibérément d’humilier publiquement des filles en les forçant à dévoiler leurs effets personnels et en les incitant à avoir honte de leur menstruations. Il trouve drôle de balancer des produits d’hygiènes corporelles qui sont nécessaires et importants, en prenant le risque de les abîmer et de les salir. Ce ne sont pas des taquineries innocentes d’un jeune adolescent qui cherche à se faire remarquer des filles : autrement la victime ne ressentirait ni honte, ni colère, ni peur.

Et lorsqu’une fille ose s’interposer et tente de l’empêcher d’agir, il lui met une baffe dans la figure pour la corriger. Pour lui, la solution lorsqu’on le contredit, c’est donc de faire taire par la violence. Est-ce qu’il aurait agi ainsi si c’était un garçon qui était intervenu ?

Il ne faut plus trouver d’excuses aux petits garçons ou aux jeunes adolescents qui harcèlent les filles et encore moins blâmer les victimes de se défendre ! Il ne s’agit ni d’un jeu, ni d’une blague sans conséquence. Les filles devraient pouvoir profiter d’être à l’école sans craindre qu’un garçon viennent les embêter et qu’on justifie ses actes par un besoin de se faire remarquer. L’argument du « petit garçon amoureux qui aime bien et qui donc châtie bien » ne tient pas. Il y a d’autres manière d’agir pour communiquer son attirance pour la gente féminine. Les jeunes filles ne vont certainement pas se sentir flattée qu”on agisse de la sorte auprès d’elles et ça n’est d’ailleurs pas à elles d’interpréter les véritables intentions de ces jeunes hommes.

Peut-être faudrait-il apprendre aux garçons à agir avec respect, leur faire prendre conscience des conséquences de leur actes et leur montrer qu’il y a d’autres manières plus efficaces de communiquer. Peut-être aussi pourrait-on valoriser les jeunes filles, leur montrer qu’elles n’ont pas à avoir honte d’être elles-mêmes, leur expliquer qu’elles ont le droit de se défendre et qu’elles n’ont pas à se laisser faire et subir.

Les aventures sexistes de Lily – #01 Le harcèlement


Je vous présente la mini-série “Les aventures sexistes de Lily” qui regroupe divers témoignages scénarisés portant sur le sexisme ordinaire. Par soucis d’anonymat, les récits mettront en scène le personnage de Lily, une jeune femme dans la vingtaine. Lily est donc un personnage fictif mais les expériences qu’elle vit sont très loin de l’être et constituent le recueil de nombreux témoignages d’amis, de collègues, de connaissances, et de quelques expériences personnelles.  Le but de ce projet est de sensibiliser les lectrices et lecteurs au sexisme omniprésent dans la vie des femmes, en espérant que celui-ci ne soit plus ignoré ou justifié. Cette semaine, voici donc le premier chapitre : le harcèlement. Bonne lecture !


 

J’ai 19 ans, je suis une étudiante plutôt coquette, j’apprécie qu’on me trouve jolie et j’aime plaire. Quand un garçon m’accoste dans la rue, je le prends comme un compliment : je n’ai jamais eu de réflexion désagréable et mes interactions sont très courtoises avec ces hommes qui respectent toujours mon espace et mon intimité dans la rue. Par exemple, une fois, un inconnu m’a demandé timidement mon numéro de téléphone, j’ai refusé poliment et nous avons continué tranquillement notre chemin. Une autre fois, un homme de la soixantaine m’a adressé une chanson sur un quai de métro, et ça m’a fait plutôt rire !

On commence tout juste à parler du phénomène de harcèlement de rue et cela m’agace. Je trouve que le terme est exagéré et que les réactions de ces femmes (féministes ? ) sont un peu excessives. Ce qu’elles jugent comme des cas de harcèlement ne sont, selon moi, que de simples compliments, parfois peut-être un peu maladroits, mais qui ne sont pas si désagréables ! Oui les hommes qui nous sifflent dans la rue sont des gros lourds, mais pas au point que je le prenne comme une agression sur ma personne et cela ne me semble pas constituer un problème de société.

Alors c’est vrai, il y a aussi des agressions verbales et des insultes. Mais bon, moi qui aie toujours su me montrer polie et souriante quand on m’abordait dans l’espace publique, je n’ai jamais eu le moindre soucis. Peut-être aussi qu’on a là un manque d’effort de communication autant de la part des hommes que des femmes ?

Aujourd’hui, je sors de la fac en étant assez énervée : je viens de me disputer avec un copain sur un sujet quelconque. Je suis en colère et je trace mon chemin pour rentrer chez moi. Un mec m’aborde dans la rue : « Eh mademoiselle t’es mignonne avec ta jupe » Il y a du monde, je n’ai pas la patience de m’arrêter pour lui parler, je jette un coup d’œil, mais je ne réponds pas et je continue de marcher. Cet inconnu est le dernier de mes soucis : je pense encore à la dispute avec mon ami. Il insiste : « Eh mademoiselle, je te parle ! » Je ne m’arrête pas et je regarde droit devant moi. Il s’énerve, me rattrape, se place devant moi, pose violemment ses mains sur mes épaules en me tenant et me parle avec agressivité « Je te parle ! Tu me réponds et tu me dis merci ! »

La peur m’envahit immédiatement, je ne suis pas seule dans la rue, et même si les gens autour de moi semblent ignorer ce qu’il se passe, je suis un peu rassurée, alors je me dégage de son emprise et je ne sais même plus si je prononce la moindre phrase. Je me souviens simplement que tout s’est passé très vite, je me suis libérée, mon cœur battait fort, j’ai marché encore plus rapidement, j’ai retenu ma respiration et je n’ai repris mon souffle qu’en arrivant dans le métro.

J’ai enfin pris le temps d’analyser ce qu’il s’était passé : cet homme m’a reproché mon manque d’éducation car je ne lui avais pas répondu alors qu’il était venu m’importuner en pleine rue, sans que je n’émette le moindre signe indiquant une éventuelle ouverture à la discussion. Il a réagi violemment, il a crié et m’a engueulée comme si j’étais une petite fille qui avait fait une bêtise. Que dois-je en conclure ? Si je ne réponds pas à l’interpellation d’un gars dans la rue, je prends le risque de le heurter et de me faire agresser ou de me faire insulter en représailles. Je me sens alors piégée : jusqu’à maintenant j’avais toujours décidé par moi-même de répondre positivement aux remarques inadéquates de parfaits inconnus dans des lieux publiques. C’était mon choix, et je ne me sentais obligée de rien. Désormais je sais que si je choisis de ne pas répondre aux avances d’un homme, voire de l’ignorer, je prends aussi le risque de me faire insulter, engueuler, violenter ou pire.

Je n’ai plus envie de répondre à ces types qui m’abordent dans la rue. Ils me lassent et je n’ai ni assez de temps ni assez d’énergie pour ces choses là. Je suis également très refroidie par mon expérience précédente et les suivantes ne sont pas mieux.

Les hommes n’apprécient décidément pas qu’on ignore leurs soi-disant compliments : j’entends de nombreuses insultes mêlées à une évidente frustration. Certains sont très insistants et je suis obligée de me montrer autoritaire pour qu’on me laisse tranquille. Je suis sur la défensive : fréquenter les lieux publiques devient pénible et j’ai de moins en moins envie de me balader seule en ville.

Le terme harcèlement de rue prend tout son sens.