Reine

Adeline observait son mari, mort inerte, dans le lit conjugal. Une pneumonie. Le roi est mort.

Et quel roi ! Sa réputation était sans précédent : bon, généreux envers le peuple, protégeant son pays, tout en instaurant un climat de paix et d’abondance. Il avait été adoré par toute la nation. On lui faisait confiance et aujourd’hui, tout le monde le pleurait.

La panique s’installait déjà au sein des conseillers. Qui allait prendre la relève ? Le roi était jeune et personne ne s’attendait à une mort si soudaine. La maladie l’avait terrassé en moins de deux jours.

C’était à n’y rien comprendre ! Leur fils, et Dieu soit loué, ils avaient eu un fils, était encore un enfant, et ne pouvait gouverner seul.

«Il apprendra. »

« Nous le guiderons.»

Et tout le monde sanglotait. Les temps s’annonçaient difficiles : les gens risquaient d’être bouleversés devant tant de changements et d’incertitude. La rébellion était à prévoir.

La cour s’affolait autour de la famille royale, mais personne ne remarquait la veuve éplorée.

Tout de noir vêtue, Adeline laissait couler négligemment les larmes le long de ses joues et de son cou, le visage fermé, son corps stoïque. Elle observait l’expression de leur désespoir et blâmait leur manque de discernement.

En effet, ils pleuraient la perte d’un homme qui se contentait de suivre les conseils de sa femme. Étaient-ils donc si ignorants ? Où n’osaient-ils pas admettre que la reine avait su guider son mari durant tout son règne ?

Le roi, quant à lui, bien qu’ayant toujours exigé conseil à sa compagne, n’avait jamais supporté qu’elle soit capable de plus d’intelligence et de stratégie que lui. Chaque fois qu’elle lui venait en aide, elle prenait des coups en guise de remerciements, qui lui rappelaient qu’elle n’était qu’une épouse qui devait rester à sa place.

Derrière un grand homme, il y a une femme.

Durant toutes ces années, personne n’avait remarqué les bleues sur son visage et sur son corps, ou bien tout monde préférait ignorer. C’était inconfortable d’admettre que leur roi si bon et si juste n’était rien de plus qu’un monstre avec une couronne.

Adeline se rappelait, ce jour où, parce qu’elle avait une fois encore perdu leur enfant en couche, le roi l’avait frappée et torturée jusqu’à l’évanouissement. Il l’avait menacée de mort si elle ne lui donnait pas un héritier.

La jeune femme avait alors quitté le château pendant la nuit pour se rendre auprès d’une guérisseuse qui avait forte réputation. Les rumeurs disaient qu’elle était une sorcière, mais les gens la craignaient autant qu’ils la respectaient et personne ne voulait se risquer à la chasser.

La sorcière avait tout de suite compris. Elle lui avait donné deux flacons : un pour pour leur donner un bébé en bonne santé et un autre pour mettre fin aux souffrances subies par la reine.

Dix ans s’était ensuite écoulés, durant lesquels la reine avait mis au monde un magnifique petit garçon faisant la fierté du roi. Elle avait cru que la paternité adoucirait son époux, mais sa colère ne fit qu’empirer.

Adeline regardait encore son mari.

Ce mari si dangereux qui n’était plus rien qu’un tas d’os, de graisses et de muscles flasques dont la décomposition commençait tout juste à prendre. Un cadavre inoffensif.

Tandis qu’elle serrait le flacon vide dans sa poche, la reine aperçut parmi la foule, le visage familier et rassurant d’une alliée. La guérisseuse lui sourit discrètement et s’éloigna.

Adeline regarda son fils âgé de dix ans à peine. Roi pour une nation toute entière, les conseillers s’affairaient autour de lui, expliquant des choses sans queue ni tête pour un être aussi jeune. La panique se devinait à travers ses beaux yeux noirs, les mêmes que sa mère.

La jeune femme, calmement s’approcha de son fils, et le prit dans ses bras : « Ne t’inquiète pas, je t’apprendrai. »